Au lendemain de la seconde guerre mondiale, on a vu paraître quantité d'ouvrages et d'articles, qui à l'exemple de Louis Parrot dans L'Intelligence en guerre se sont attachés à dresser le panorama de la " Résistance Littéraire " en France et à l'étranger. Si parcellaires soient-elles, si suspectes d'un désir de célébration et parfois d'une volonté plus nettement politique d'auto-célébration, ces études n'étaient pas sans mérite : elles entendaient, en déliant leurs détenteurs de certains des secrets les mieux gardés des années de guerre — pour reprendre la célèbre formule d'Aragon au sujet de l'identité de l'auteur du Silence de la mer —, accompagner la naissance d'un homme nouveau et l'avènement d'un nouvel âge de la démocratie. De ce projet, on peut dire que les enjeux et l'histoire même de l'Epuration dans les milieux intellectuels ont eu, en grande partie, raison.
Il n'en reste pas moins qu'à la lecture de ces textes naissait la certitude que, durant l'Occupation, des formes sans exemple d'une production intellectuelle libre avaient vu le jour, et le soupçon de leur diversité et de leur richesse. Force est de constater, un bon demi siècle plus tard, que le soupçon demeure. Presque intact. Si, au cours des dix dernières années, on a pu assister à un réveil des historiens, à la suite de la publication des souvenirs de François Lachenal et du précieux ouvrage de Jean Lescure, aucune tentative descriptive globale ne semble avoir abouti. L'idée de ce catalogue est née du constat de cette lacune. Et avec elle, de sérieux problèmes de méthode.
Il est vrai que l'expression historique de " Résistance littéraire " emporte plus de contradictions qu'elle n'en résout. Comment unifier, en effet, sous un tel concept, des pratiques aussi différentes que la publication proprement clandestine avec celle, en zone nord, d'œuvres soumises à la censure allemande et dont, pour certaines, on ne saurait dire qu'elles ont de quelconque façon démérité de la liberté de l'esprit ? Celle, en zone nord encore, de textes délibérément subversifs que leur tirage confidentiel préservait en toute légalité de la censure allemande, avec celle, en zone dite " libre ", d'œuvres " pleines de réticences " et pourtant entièrement soumises à la censure de Vichy ? Que dire, enfin de ceux qui ont préféré à toute publication l'exercice du silence ?
Il convient sans doute de préférer à celle trop normative et ambiguë de " Résistance Littéraire " l'idée d'une " Littérature du Refus ", d'un refus de l'idéologie nazie et de Vichy conçu comme le dénominateur commun de toutes ces pratiques littéraires. Ce critère négatif et purement descriptif, excluant à la fois toute publication collaborationniste et tout texte strictement politique, nous est apparu comme le seul susceptible de rendre compte de la complexité d'une production littéraire non-alignée.
C'est que la diversité des pratiques littéraires en temps de guerre n'est pas le seul résultat des différents cadres juridiques faits à l'édition. Elle résulte aussi de la multiplication des lieux de production et d'un mouvement de décentralisation contrainte sans précédent : Paris perd sa suprématie et l'on voit se former partout en Province des petits groupes d'écrivains qui fondent leur maison d'édition et, plus décisivement encore, leur revue. Toulouse, Rodez, Auch, Villeneuve-lès-Avignon, Lyon, Marseille, Nice, Alger… deviennent à leur tour de véritables centres intellectuels, des lieux d'accueil et de diffusion. Le hasard des rencontres est ici la seule loi. Une géographie nouvelle se dessine qui porte aussi loin que l'exil et la volonté de se retrouver.