C'étaient Antoine et Consuelo de Saint-Exupéry, biographie
EAN13
9782213631134
ISBN
978-2-213-63113-4
Éditeur
Fayard
Date de publication
Collection
DOCUMENTS
Nombre de pages
480
Dimensions
23 x 15 x 0 cm
Poids
784 g
Langue
français
Code dewey
848.912

C'étaient Antoine et Consuelo de Saint-Exupéry

biographie

De

Fayard

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Première partie

Ivresse et désenchantement

La hâte de la conquête

Quand, le 12 octobre 1929, Antoine de Saint-Exupéry arrive à Buenos Aires, c'est comme une renaissance. Nouvelle existence, nouveaux paysages, nouvelles relations, nouvelles responsabilités. Une impression inaugurale le saisit : il va enfin pouvoir réaliser ses rêves, apaiser ses inquiétudes, prouver ce dont il se sent capable depuis si longtemps. Sa mère est toujours, dans les situations exceptionnelles, l'interlocutrice privilégiée. Elle est celle à laquelle il s'adresse d'abord, figure tutélaire et douce à la fois, figure du réconfort auprès de qui il rejoint l'enfance perdue, sans cesse quêtée. Les nombreuses lettres qui scandent le début de son séjour argentin trahissent le roman familial intime qui s'est noué entre eux deux depuis les jours bénis de Saint-Maurice-de-Rémens. Correspondance faite d'aveux et de confessions enfantines, souvenirs émus d'un temps révolu et pourtant toujours vivant. Saint-Exupéry a vingt-neuf ans. « J'ai hâte de redevenir un peu plus barbare. Un jeune conquérant » (M, II, 51), écrit-il à Louise de Vilmorin qui, en 1924, a rompu leurs fiançailles. Hâte orgueilleuse que les lettres à sa mère ne confirmeront pas toujours. Huit lettres, dont deux écrites durant le voyage à bord d'un navire des Chargeurs réunis, vont composer la petite litanie d'Antoine pour sa mère, au cours de laquelle alternent mélancolie et nostalgie du temps matriciel et désir fougueux de retrouver les élans des années de l'Aéropostale. Par ces huit lettres, on apprend beaucoup de lui, parce que ce sont des lettres de confidences où Antoine se livre dans la nudité de ce lien qui l'unit à sa mère de manière presque exclusive. Le culte qu'il lui voue relève de la prière et de l'incantation : entre la mère et le ciel découvert au cours de ses voyages, il n'y a pas de comparaison possible. L'immensité de la voie lactée, l'avion et la mer ne sont rien au regard du « second lit de votre chambre », lui écrit-il en janvier 1930. « C'était une chance merveilleuse d'être malade. [...] C'était un océan sans limite auquel la grippe donnait droit. Il y avait aussi une cheminée vivante » (LASM, 209).

La joie de l'installation à Buenos Aires, l'ivresse de gagner plus d'argent qu'en France (des appointements, affirme-t-il fièrement, de 225 000 francs environ), le plaisir de s'installer dans un petit appartement (Calle Florida, departamento 605, Buenos Aires) et surtout le jubilatoire plaisir de voler, retrouvant ainsi la grâce des premières années de l'Aéropostale, ne supplantent cependant pas cette petite musique de solitude qui court dans toutes ses lettres. Revient toujours avec une obsessionnelle violence le paradis de Saint-Maurice-de-Rémens, revécu et revisité par la douleur de l'exil originel. Saint-Maurice, haut lieu d'un bonheur absolu d'où tous les petits chagrins de l'enfance ont disparu. Évacuées, les heures de tristesse dans sa chambre à attendre sa mère pour qu'elle vienne lui souhaiter une bonne nuit, oubliées, les « minutes lourdes », comme il dit (LASM, 212), où elle ne vient pas, n'en finissant pas de jouer au bridge en d'interminables parties, cette enfance confiée aux employées de maison et, toujours, cette inconsolable et originelle impression d'être seul, lâché dans le monde, atteint d'une douleur vague, inguérissable...

La mère, devenue icône, image sacrée que le temps ne peut altérer, est invoquée comme le seul être capable d'entendre et de réconforter. Elle est celle qui, après la mort du père, a empêché le néant d'étendre sa toile en tissant autour de ses enfants une mémoire d'images, en immortalisant une maison semblable à un coffret rempli de trésors. Les aveux d'Antoine, en forme de confession, scandent les lettres. Le principal d'entre eux, qui donne peut-être la clé de son histoire, affirme : « Je ne suis pas bien sûr d'avoir vécu depuis l'enfance » (LASM, 209). Vivre, pour lui, c'est sentir et ressentir le cœur des choses et des êtres, à la manière de Jean-Jacques Rousseau, duquel il se rapproche souvent par sa sauvagerie, son goût pour la nature, son refus du monde, son désir d'être pur. La mère, donc, comme seule interlocutrice apte à tout entendre et à tout comprendre, et le château mal entretenu de Saint-Maurice, avec le petit poêle de sa chambre au ronflement impitoyable et tous ces échos qu'il renvoyait aux oreilles de l'enfant qu'il était, rumeurs des conversations d'adultes, « bribes de phrases » : lieu magique, associé à l'imaginaire d'une Afrique lointaine et mythifiée, telle que pouvaient la rêver Rimbaud ou Baudelaire. Est-ce à dire qu'Antoine vécut une enfance heureuse ? À l'entendre, à le lire, oui. Mais rien n'est moins sûr. La mémoire collecte et trie, isole des bruits et des parfums, des climats et des images à jamais indélébiles. Elle ignore et jette dans le grand puits des souvenirs perdus les heures à pleurer, l'insondable tristesse du père absent, les jalousies de la fratrie, la confuse impression d'être seul au monde, et cette vie d'adulte qui devient montagne, comme il l'avouera plus tard. Les deuils du père et du frère, le grand frère allongé sur son lit de mort comme un saint, entouré de fleurs et qu'il photographie, les mélancoliques années passées au collège de Fribourg, loin des siens, sublimant la vie de famille, la parant de toutes les grâces, et cet embarquement, c'est son mot, dans la nuit, « vers un autre jour » (LASM, 209), et surtout le doigt de la mère effaçant les plis du drap comme une caresse qui apaise. Marie de Saint-Exupéry est donc nettement désignée comme la fée qui efface les plis du monde et ses cicatrices, et rend ce monde lisse, sans tache, comme au premier jour. Cette nostalgie du paradis terrestre hante tout l'imaginaire de Saint-Exupéry depuis son départ du foyer familial. L'aviation devient alors comme le substitut de cette mémoire originelle, elle est celle qui fait planer, rêver, celle qui emporte et émerveille. Les raids de deux mille cinq cents kilomètres accomplis en une seule journée ramènent à une solitude jamais amère ; au contraire, ils permettent de revenir aux temps anciens, aux immensités de l'univers, à toute la rumeur que supposait Blaise Pascal (un de ses auteurs préférés), et que, de six mille cinq cents mètres d'altitude, il perçoit comme un privilège.
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