Yv

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Je lis, je lis, je lis, depuis longtemps. De tout, mais essentiellement des romans. Pas très original, mais peu de lectures "médiatiques". Mon vrai plaisir est de découvrir des auteurs et/ou des éditeurs peu connus et qui valent le coup.

par
28 juin 2022

Une ambiance de western rural pour ce polar de Denis Zott. Lorsque ça a l'air de partir dans tous les sens, et que de fait, on se demande qui fait quoi et pourquoi, l'auteur distille quelques informations pour nous aiguiller et nous garder en alerte ? Et ça fonctionne parfaitement. Rythme enlevé voire échevelé par moments, décors tarnais, personnages hauts en couleurs qui ont tous une part sombre plus ou moins grande. C'est cela, allié à une intrigue emberlificotée, pour le meilleur et qui garde le mystère jusqu'au final, qui donne toute la saveur à ce roman noir. Parce qu'ils sont grâtinés les protagonistes : d'abord les Renard, trois rustres qui trafiquent et vivent reclus avec leur mère Germaine, autoritaire qui tient sous sa coupe Césaire, à peine mieux traité qu'un esclave, humilié, battu, rossé. Puis Césaire, justement qui découvre des choses et ne sait quoi en faire. Et le capitaine Roll, le gendarme et son oncle, le maire tout puissant. Voilà pour les locaux, auxquels s'ajouteront la mystérieuse dame blanche, ses protecteurs ou prétendus tels et ses kidnappeurs. Autant de monde à Puech Begoù, ne peut que se rencontrer pour le pire. Et la campagne tarnaise de s'animer drôlement et de rententir de bruits inédits.

J'ai passé un excellent moment dans cette intrigue dense et rapide. L'envie et le plaisir de tourner les pages sont présents dès début à la fin, même que j'aurais bien pris un peu de temps supplémentaire. Noir, très noir, il reste tout de même un peu d'espoir car certains personnages ont, certes, des côtés sombres, mais d'autres lumineux qui éclairent l'histoire de Denis Zott.

Hugues SERRAF

Intervalles

par
28 juin 2022

On a envie de l'aider et de bien l'aimer Rico le loser "sans-dent" bedonnant à quelques encablures du sexagénaire. Et l'on parvient sans peine à l'apprécier. Il est touchant, il en fait trop, vivote de ses trafics sans forcément chercher plus -sauf si une occasion point trop fatigante lui tombe dans les mains. Il est désabusé, un peu nostalgique du Marseille d'antan "Et il ne faut pas le stimuler beaucoup pour qu'il déroule sa nostalgie d'un Marseille fernandélo-guéguianesque, avec une pincée de borsalinisme toutefois -ne serait-ce que pour son goût pour la geste mafiosique." (p.52). Borsalino étant l'un de ses films de référence, tendance Alain Delon, son quasi-sosie

Hugues Serraf, comme à son habitude, croque un anti-héros sympathique. Beaucoup d'ironie, d'humour, de légèreté tout en abordant des thèmes lourds, comme la vie qui passe, les regrets d'être passé à côté d'une vie plus enviable, la pauvreté... C'est drôle grâce à des formules détournées, des néologismes, des mots du parler marseillais. Rico, je le vois bien dans un film de Delépine et Kervern, c'est tout à fait le même univers, la France d'en-bas qui, en trimant -OK, c'est un concept assez éloigné pour Rico- enrichit et sert la France d'en-haut.

C'est un roman bien ancré dans notre époque, dans notre société où la réussite se mesure à la grosseur de sa voiture et/ou de sa maison, qui capte l'air du temps et le lecteur doucement et sûrement. Mieux sans doute que certains écrivains à la mode -mais j'abuse, je ne les ai pas lus, j'ai seulement lu sur eux et leurs livres. Sortez des sentiers battus, et osez rencontrer Rico, il saura faire le reste pour que vous restiez avec lui 180 pages.

Hugues Serraf vit à Marseille, j'ai lu et chroniqué certains de ses romans : Deuxième mi-temps, Comment j'ai perdu ma femme à cause du tai chi, Le dernier juif de France.

sisinni

Jigal

par
28 juin 2022

Étrange roman noir dans lequel le héros retourne à la vie sauvage, et qui m'a rappelé à certains égards Le lièvre de Vatanen de Arto Paasilinna. On pourrait le qualifier de roman naturaliste à double titre, d'une part parce qu'il est très réaliste, descriptif, presque journalistique dans sa manière de décrire les personnages, leurs caractéristiques physiques et psychiques et leurs activités : phrases courtes, directes, sans effets. Et d'autre part parce que la nature y est omniprésente, la faune, la flore, elles-mêmes simplement décrites, l'imagination du lecteur faisant le reste. Puis il y a ce changement de Richard et ce roman dans le roman qu'il écrit et qui s'intitule instants sauvages : "J'ai senti l'odeur de l'homme comme si j'étais moi-même un animal. C'est à cet instant que j'ai réalisé que je venais d'entrer dans une autre dimension... J'étais devenu un animal. Désormais je fais enfin partie de cet état sauvage que j'ai toujours recherché." (p.76/77)

Si entrer dans le roman fut un peu compliqué, tant Richard est décalé, étrange et pas aisé à suivre dans son raisonnement, la suite coule simplement, on se laisse gagner par le rythme, par le comportement de Richard et l'enquête des gendarmes. Une sorte de fascination pour ce monde où hommes et nature se toisent, se respectent -même si certains éleveurs et chasseurs et même un braconnier apportent leur vision particulière du respect de la nature- se met en place. Une question intéressante sur la place de l'homme dans la nature, sur l'indispensable respect d'icelle et même sa protection.

Un roman pas banal par son environnement, son contexte et ses personnages hors normes. Bref, du très bon ! Et en prime, quelques références à Desproges (p.53) et Bashung (p.102), donc excellent.

Gregory Laignel

Éditions Ouest-France

par
28 juin 2022

Très bien vu ce polar, malgré une fin un peu longue à force de redites. Double huis-clos, d'abord dans Ouessant coupée du monde, puis dans la mairie, même si les conseillers en sortent pour chercher des indices ou des témoignages, ils restent quasiment toujours entre eux. Les réticences des uns sont balayées par les circonstances : "​À cause de la tempête, le tueur ne peut pas quitter Ouessant. Il reste sur l'île, parmi nous, sans qu'on ne connaisse ni son identité ni ses intentions. Peut-être qu'il compte tuer d'autres personnes. Il est donc de notre devoir d'essayer de le trouver avant qu'il y ait une autre hécatombe." (p. 79)

Et cette équipe de néophytes de se mettre en ordre de bataille, de sortir dans les conditions dantesques pour trouver de quoi arrêter celui qui sème des cadavres derrière lui. Ce qui est bien, c'est que différents types de caractères sont représentés : le lourd aux blagues graveleuses, le taiseux, le coincé hésitant, la vigie de l'île, la garde-champêtre amoureuse du maire qui, lui-même tente de canaliser les initiatives pour qu'elles restent légales ; il est aussi la narrateur, celui qui raconte cette drôle de nuit ouessantine. Il y a donc les oppositions, notamment celle de l'opposant principal du maire et candidat malchanceux aux élections précédentes qui ne rate jamais l'occasion de taper sur son rival, mais aussi des petites rancœurs, des jalousies, des frustrations que Carla exacerbe.

Très bon polar, original aux décors et aux personnages tourmentés, à la tension permanente qui monte qui monte et à l'intrigue qui tient jusqu'au bout.

Mata nu wawa

Syaman Rapongan

Asiathèque

par
28 juin 2022

Syaman Rapongan est Tao, l'ethnie qui vit sur l'île des Orchidées dans l'archipel de Taiwan, une petite île volcanique de 45 km2, colonisée par le Japon, puis par la Chine. Il fut l'un des premiers à pouvoir partir sur la grande île Taiwan pour étudier. Anthropologue, pêcheur, traducteur, écrivain, navigateur, il revient sur son île natale pour y réapprendre la langue et les coutumes, écrire et témoigner de sa richesse.

C'est un livre classé roman autobiographique, dans lequel l'auteur peut, j'imagine, mettre une grande partie de sa vie et broder un peu sur d'autres aspects. Il alterne ou plutôt entremêle les légendes, les histoires de démons issues des traditions des Taos, les coutumes à des faits beaucoup plus terre-à-terre. C'est parfois un peu long, mais toujours très fort et instructif. C'est fort, parce qu'il raconte ce qu'il a vu et vécu, notamment dans la colonisation et le besoin des occupants d'annihiler les traditions et la langue des autochtones. Et ce prêtre qui veut se mêler des rituels locaux remis sèchement en place par l'un des hommes tao. "Le prêtre fit semblant d'admettre notre ignorance de "primitifs" face à la religion occidentale. Il resta silencieux ; sans opposer de résistance, il retint ses paroles et ne s'avisa plus de diriger les prières. [...] Il en est ainsi de chaque peuple, de sa conception du monde, et du "Dieu" qui lui est propre. Les "prêtres" venus d'Occident ont amené avec eux leur Dieu pour coloniser ceux des autres peuples. C'est une réalité dans l'histoire depuis 1492 et les Amériques : Bible et canons s'imposent avec violence, un nom de la parole divine." (p.48)

Puis vient le temps de quitter l'île pour étudier, bouleversement totale, il faudra se faire à la langue chinoise, passer outre les brimades, les injures reçues en tant qu'aborigène, prouver sa valeur par de l'achernement, du travail, oser ne pas forcément emprunter la voie par d'autres choisie...

Une vie pas banale, pas simple, assez simplement racontée, qui permet de mieux connaître l'histoire, la géographie, la politique de l'archipel et les hommes et femmes très différents qui le composent, qui luttent contre l'uniformisation.