sandrine57

Lectrice compulsive d'une quarantaine d'années, mère au foyer.

MANABESHIMA

Philippe Picquier

23 mars 2020

Quitte à découvrir le Japon, pourquoi ne pas en profiter pour sortir des parcours touristiques ? En 2009, le dessinateur Florent Chavouet décide d'explorer une île de la mer intérieure de Seto. Une toute petite île d'à peine 1,49 kilomètres carrés, d'à peine 300 habitants. Un morceau de terre presqu'inconnu des touristes. Une miette de Japon perdue, loin de tout, loin de la foule, choisie avec soin pour appréhender ce pays par le petit bout de la lorgnette. Et le voilà pour deux mois sur Manabé Shima, Kasaoka, préfecture d'Okayama. Sans surprise, puisqu'on l'avait prévenu à Tokyo, sur Manabé Shima, il n'y a....rien ! Et pourtant...

...et pourtant que de rencontres pittoresques, d'échanges amicaux, d'expériences inoubliables ! Deux mois hors du temps sur cette petite île de pêcheurs à crayonner la salle communale, l'hôtel communautaire, le petit poste de police, le boui-boui, les rues, le port, la mer, à croquer les chats, les gens, les poissons, les poulpes. Grâce à ses dessins totalement immersifs, Florent Chavouet nous embarque avec lui dans cette aventure savoureuse, drôle et tellement humaine.
Comment voyager en restant chez soi ? Tout simplement en se plongeant dans ce carnet de voyage pas comme les autres !
Un gros coup de cœur pour l'univers de ce dessinateur-voyageur dont le style est magnifique. Chaque page mérite qu'on s'y attarde, chaque planche fourmille de détails et de petits commentaires amusants. Et coup de cœur aussi pour ses îliens si accueillants, le cœur sur la main et la main tendue vers l'autre, pour l'intégrer, l'aider, lui faire connaître cette île minuscule qu'ils tentent de faire vivre malgré la dépopulation inéluctable.
Une petite bulle de douceur, de joie de vivre, de bonheur, pour se déconnecter du réel. A déguster.

Les billes du Pachinko
14 mars 2020

Suissesse d'origine coréenne par sa mère, Claire passe ses vacances d'été chez ses grands-parents à Tokyo dans l'optique de les convaincre de l'accompagner en Corée du sud, le pays qu'ils ont quitté au début de la guerre civile. Les choses sont difficiles. Avec le temps, Claire a oublié le coréen et sa grand-mère refuse de parler japonais. Son grand-père ne quitte guère le Pachinko qu'il dirige encore malgré son âge avancé. Dans la chaleur moite de l'été japonais, Claire essaie de renouer des liens que le temps et la distance ont distendu. En attendant qu'ils se décident, elle donne des cours de français à la petite Mieko, une enfant sérieuse et solitaire à laquelle elle finit par s'attacher.
Après Un hiver à Sokcho, Elisa Shua Dusapin nous emmène en été à Tokyo. On y retrouve sa belle écriture dépouillée, sa même sensibilité toute en pudeur. Derrière ses histoires en apparence banales se cachent une profondeur insoupçonnée où s'épanouissent ses thèmes fétiches : le déracinement, l'exil, la langue, le biculturalisme. Dans Les billes du Pachinko, Claire est tiraillée entre son éducation suisse et ses racines coréennes dont elle a été coupée par l'exil de ses grands-parents vers le Japon, pays d'accueil qui leur a permis de fuir la guerre civile et en même temps pays honni car il a envahi la Corée. Claire navigue entre trois langues, le français qu'elle enseigne à son élève, le japonais qu'elle utilise dans son quotidien et le coréen dont elle tente de retrouver les bribes.
Derrière les non-dits, on ressent toute la souffrance de ces coréens loin de chez eux, originaires d'un pays qui n'existe plus car désormais divisé. Barrière de la langue, fossé entre les générations et trop longue séparation, Claire a du mal à renouer avec ce couple qui ne dit rien, ni de ses fêlures, ni de son amour.
Un roman au charme doux-amer, subtil et nostalgique.

Un sandwich à Ginza
14 mars 2020

C'est à une promenade gourmande que nous convie la sociologue et reporter culinaire Yôko Hiramatsu. Dans les rues de Tokyo, Kyoto ou Osaka, elle nous invite à la suivre dans un izakaya caché au fond d'une ruelle, un temple bouddhiste, un restaurant d'entreprise ou encore une institution centenaire. En sa compagnie, nous découvrons toute la variété de la cuisine japonaise et ses saveurs méconnues : nabe de loches, pousses de lis, laitance de carpe, etc. Car à côté des bien connus sushis, sashimis et ramen, la cuisine japonaise est riche, variée et allie les plats les plus simples comme l'omelette au riz avec des préparations plus élaborées comme le pot-au-feu d'ours des Alpes japonaises. Cuisine ancestrale ou tendance, tous les mets se savourent avec attention, parfois même vénération. Mais si Yôko Hiramatsu se repaît de cuisine japonaise, elle est aussi ouverte aux expériences culinaires venues d'ailleurs. On peut ainsi la voir attablée à Ikebukuro dans une gargote chinoise, dégustant des cocons de vers à soie, ou encore sur un rooftop de Roppongi se désaltérant d'une bière belge. Et elle n'est pas seulement une insatiable gourmande. Elle s'intéresse aussi à l'histoire des restaurants qu'elle visite, à ceux qui les font vivre, qui perpétuent les traditions, qui transmettent les recettes ancestrales, mais aussi à ceux qui les fréquentent, jeunes branchés, salarymen, chauffeurs de taxi, vieux du quartiers, familles de sortie.
Cette déambulation gourmande est un vrai régal pour les papilles (du moins en imagination), un plaisir des yeux (grâce aux illustration de Jirô Taniguchi) et l'occasion de découvrir des mets inconnus et exotiques et le rapport particulier à la nourriture des japonais. La slow food érigée en art de vivre, le respect des produits et des saisons. Un livre qui ouvre les sens et l'appétit.

Trois dollars
9 mars 2020

Enfant, Eddie Harnovey a été séparé de sa meilleure amie Amanda Claremont car, issu de la classe moyenne, il ne correspondait pas aux critères de sélection de madame Claremont. Malgré cette déconvenue, Eddie a continué son bonhomme de chemin. Il a fait des études, est devenu ingénieur chimiste, comme le père d'Amanda, est tombé amoureux de Tanya, l'a épousée, lui a fait une merveilleuse petite fille et a emprunté pour acheté un pavillon en banlieue de Melbourne. Mais si tout cela ressemble au bonheur, ce n'est pas tout à fait le cas. Les fins de mois sont difficiles pour le jeune couple qui peine à joindre les deux bouts. Tanya prépare son doctorat tout en donnant des cours à la fac, Eddie travaille pour le Ministère de l'environnement, leurs deux salaires sont tout juste suffisants pour assurer le quotidien et rembourser leur crédit immobilier, véritable épée de Damoclès sur leurs têtes obnubilées par la possible perte de la maison au moindre défaut de paiement. Et puis un jour, la corde raide lache. Tanya perd son travail, Eddie remet un rapport qui ne convient pas à ses supérieurs, insiste et se fait licencier. Incapable d'en parler à sa femme, effondré quand il s'aperçoit que le cabinet en recrutement qu'il a choisi est dirigé par Amanda, Eddie perd pied. Il a trente-huit ans, trois dollars en poche et risque de tout perdre.

A travers le destin de son héros, Elliot Perlmann raconte l'Australie des années 90 et son entrée fracassante dans le néo-libéralisme. Fracassante pour la classe moyenne qui a vu tous ses rêves s'effondrer, enfouis sous la mondialisation, la réforme des retraites, les réductions budgétaires, le capitalisme débridé, etc.
Si le livre dans son ensemble souffre de quelques longueurs, il n'en est pas moins le terrible constat d'une situation, ici australienne, mais qu'on peut étendre à l'ensemble des pays dits riches. C'est le Capital qui dirige les états. L'argent décide de tout et passe par-dessus toute autre considération, qu'ils s'agissent des acquis sociaux sans cesse remis en cause, de l'enseignement, des soins ou de l'écologie. Et corollaire de cette société sans âme : la montée en puissance des partis d'extrême-droite.

''...la superficialité intellectuelle et la vacuité morale sont sorties ensemble bras dessus, bras dessous, dans la nuit épaisse de la déraison, ont dansé joue contre joue et engendré vite fait une portée de rejetons grotesques que leur incapacité à douter a autorisés à évacuer les préoccupations des gens bien...''
Voilà résumées par l'auteur, les circonstances de la déchéance d'une famille sans histoires issue de la classe moyenne et qui se bat tous les jours pour s'y maintenir. Des mots qui trouvent un troublant écho dans la France de 2020... A méditer.

Mon père alcoolique et moi

Kikuchi, Mariko

Akata

1 mars 2020

Quand la mangaka Mariko Kikuchi remonte le fil de ses souvenirs, tout est obscurci par l'ombre de celui qui lui a donné la vie, son père alcoolique. Elle se souvient de ses retours à la maison tapageurs, de ses parties de cartes bruyantes alors que, petite fille, elle essayait de trouver le sommeil au fond de son lit. Ivre et volubile, il faisait régner la fureur, la violence dans un foyer déjà mis à mal par la foi exacerbée de sa mère qui passait son temps à prier et psalmodier plutôt que d'affronter le problème. Quand elle choisit de partir, Mariko se retrouve seule avec sa sœur et ce père incapable de veiller au bien-être de ses filles. Mariko a grandi partagée entre une violente haine contre lui et son devoir de fille. Quand, terrassé par un cancer, il sera en fin de vie, elle restera près de lui, dévouée malgré tout.

Grosse claque que ce manga autobiographique qui raconte sans fioritures les ravages de l'alcoolisme dans une famille et la difficile construction de l'auteure après une enfance mise à mal par ce fléau. Mariko raconte sa souffrance et sa solitude face à ce mal, socialement accepté. Autour d'elle, les adultes ne comprennent pas sa douleur et excusent ce père qui certes boit mais organise des soirées entre amis si conviviales. Enfant silencieuse, elle se rebelle en grandissant et reproduit la violence qu'elle a toujours connue en maltraitant son père. Lui reste stoïque et continue à boire sans jamais chercher à se remettre en question ou à se soigner. Mariko en vient à ne plus savoir ce qui est normal, acceptable ou ce qui relève de l'inadmissible. Et quand elle rencontre un garçon, c'est tout naturellement qu'elle le laisse boire et la maltraiter, seule vision du couple qu'elle connaisse. Il lui a fallu beaucoup de courage et de volonté pour devenir la femme qu'elle est aujourd'hui, une mangaka reconnue et engagée, tant grandir dans un tel foyer avait sapé sa confiance en elle.
Un témoignage poignant et très dur. Si les dessins, tout en rondeurs, pouvaient a priori laisser penser à une histoire triste mais douce, il n'en est rien et Mariko Kikuchi prend clairement le parti de la vérité sordide, du réalisme cru. Un manga à lire, vraiment. Que l'on soit concerné ou non par cette terrible maladie qu'est l'alcoolisme, on ne peut qu'être touché par l'histoire de Mariko qui raconte les dommages collatéraux de ce fléau qui n'affecte pas seulement celui qui boit mais aussi tous ceux qui l'entourent.